Lin Delpierre
Bombay sans effraction qu’intime
Dans ce livre divisé en deux parties, l’une d’enchevêtrement, l’autre toute linéaire, j’ai entrepris de photographier des passantes, qui, surgissant de la station " Grand Road ", chaque jour de la semaine, à dix heures, se rendent à leur travail dans le quartier administratif de Bombay. Rien moins que déambulations flâneuses, car la rue indienne n’invite qu’à une circulation pratique.
Certaines femmes dont s’effrange la ligne de vie, tiennent un mouchoir dans la main, feuilleté de soie, géométrie du songe ; les doigts froissent un nœud innervé des circonvolutions du cœur. Nulle vitrine, luxe à elles dédié en Occident, ne les défait de leur matérialité, ne les distrait de leur ondoiement, vers un bureau, un hall de réception, ou un office mystérieux.

Peu après leur passage, la rue se recouvre à nouveau d’une nuée d’hommes solitaires. Onde d’une robe, quelquefois ; ou la vénalité de quelque fille attachée à l’immobile.
Ces femmes, sauf quelques exceptions, dont la prostituée saisie alentour la gare de Victoria Station dans un arrière plan d’hommes, et qui seule fait appas de l’or de son lobe sont des femmes issues des classes moyennes.
Quelquefois des gestes, retenus, comme inachevés avant qu’ils fussent ébauchés, sont redoublés, dupliqués, réessayés dans le cours d’une corporéité lacunaire, tendue, poings, parmi les rais du sari, comme fibules d’os, figeant le drapé vertical.
Gestes de monteuses, jouant en boucle, leur apparition matinale au sortir d¹une bouche de métro. Leurs mains, dans des entrelacs de henné, déplient des triptyques (ceux du livre) dont le moyeu pourpre fascine les hommes abouchés à l’épaisseur transparente du ciel blanc. Et, ceux-là, sont, certes inclus dans la frange discursive de l¹image, mais pour regarder ce qui échappe, pour prendre ce qui ne sera obtenu que dans le père ; et l’écran de cinéma en poursuit l’ellipse, qui offre, par le gros plan, la scène permanente de décollation de l¹héroïne ; chair transverbérée par les larmes, déposant dans le réel, mais en négatif, sur un sordide mur à champs rouge, au-dessus de l’empyrée des strapontins vides, la crasse spectrale de sept têtes serties dans un nimbe fuligineux.
D’une comparaison entre les passantes japonaises, italiennes, russes : séries de plus en plus tissulaires (la première rencontre n’était qu’une flamme filante parmi la rue mais l’une, ou l’autre m’est attachée, en filigrane de souvenance, une soeur
L’appareil photo tourne une mémoire.
Exposition Espace Anikado
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